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Ulysse et les Sirènes

Amis, il ne faut pas qu'un ou deux seulement connaissent les oracles que m'a transmis Circé, la divine déesse. Je vais donc vous les dire, afin que nous sachions ce qui peut nous perdre ou ce qui peut nous permettre d'éviter et de fuir la mort et le trépas. Circé tout d'abord nous ordonne d'éviter la voix et la prairie en fleurs des merveilleuses Sirènes. Elle m'engage seul à écouter leur voix. Mais il faut que vous m'attachiez avec des liens solides, que je reste immobile, debout contre le mât, où vous nouerez les cordes. Et si j'en venais à vous supplier et à vous ordonner de me détacher, serrez-moi sur-le-champ en des liens plus nombreux.

— L'odyssée - chant 12 - Homère

La lessive

Quand chacun
Est décidé
À y mettre du sien
Il ne faut pas hésiter à laver
Son linge sale en famille
« La lessive, c'est un travail de fille »
Dit le garçon
Qui fait des bulles de savon
La fille trie les chaussettes
Et les serviettes
Qu'elle ne mélange pas avec les torchons
Car elle connaît le dicton
Le père conseille fort
À chacun de ménager ses efforts
Pour ne pas finir « lessivés »
La mère qui justement
À ce moment
Commence à fatiguer
Annonce qu'elle va mettre en route
La machine. Le garçon crie : « En avant, toute ! »
Mais où est passée la chatte ?
Demande la mère... Ah !, je vois une patte
Elle s'était cachée dans le tambour !
De bêtises, elle n'est jamais à court
Eh bien ! ma belle,
Tu l'as échappé belle !

— Gérard Miro

Est-il libre Max ?

Zoo de Londres 1980

Qui dit zoo, dit grilles et barreaux. « Où sont les barreaux ? », demandé-je à Adam Labrosse, auteur de ce cliché. « Facile, avec un 85mm à F1.4 le champ net n’est qu’une lame de rasoir. Les barreaux ont fondu dans un flou Hamiltonien qui sied à cet admirable sujet ». Ainsi soit-il.
Labrosse ajouta : « C’est Max, le mâle dominant du groupe des macaques ; c'est lui le boss. Il règne sur une douzaine de femelles qui lui quémandent ses faveurs et une douzaine de jeunes mâles dont il doit arbitrer les incessantes chamailleries. Le reste du temps, il regarde à travers les barreaux ».
Émilie Brontë prétend qu’il y a deux sortes d’hommes : ceux qui recherchent le pouvoir et ceux qui recherchent la liberté. Évidemment, la liberté de Brontë n'est pas l'espérance du prisonnier dans sa geôle, c'est la sensation de « se sortir de soi » qui a pour vertu de repousser l'angoisse.
Max a le pouvoir ; inné, absolu. Mais l’a-t-il cherché ? On ne dirait pas. Il est privé de liberté. Mais la cherche-t-il ? On dirait bien. Ou est-ce le contraire ? Ne serait-il pas plutôt prisonnier de son lourd héritage ? La quête dans son regard n'est pas l'évasion de sa cage de fer. Ses vrais barreaux ce sont ses sujets, sa cage c'est lui. Émilie Brontë c'est lui.

— Paul Sanson


L'homme augmenté


Pierre Vassiliu chantait : « Qu'est-ce qu'il fait, qu'est-ce qu'il a, qui c'est celui-là ? »
Autant de questions que l'on est en droit de se poser en découvrant ce personnage ;
Par contre, on ne peut pas dire, comme dans la chanson : « Il a une drôle de tête, ce type-là...»
Vu que de tête, il n'en a plus.
Oui, c'était un courageux mais quel malchanceux ! Laissé pour mort sur le champ de bataille, il a été pris en charge par une équipe médicale de pointe qui lui a greffé un ordinateur dernier cri à la place de la tête (invisible sur la photo car dissimulé sous son veston) puis l'a équipé de jambes artificielles. Mais une malchance peut aussi se transformer en chance : son anomalie congénitale appelée « situs inversus » (cœur à droite) qui affecte moins de 1 personne sur 10000 lui a sauvé la vie ; par ailleurs, il n'a pas été jugé nécessaire de lui remplacer sa main droite sachant qu'il n'avait pas laissé de directives anticipées à ce sujet.
L'opération terminée, les chirurgiens se sont écriés : « Il est né, l'homme augmenté ! »
L'Etat, reconnaissant, lui a procuré cet emploi réservé d'agent d'accueil au musée ; on l'a habillé en rose pour lui remonter le moral et ne pas effrayer les visiteurs.
Sa jambe à l'horizontale indique le sens de la visite et rappelle qu'entrer avec une patinette dans le musée peut coûter un bon coup de pied au derrière...
Mais on ne peut pas tout prévoir : aux dernières nouvelles, l'homme augmenté, cet ingrat, aurait demandé... une augmentation !

— Gérard Miro

La gentille girafe géante


Tous les ans, le zoo de la Palmeraie organise un concours de Miss et cette saison, c’est au tour des girafes de briguer la palme. Voici les scores :
Nom      Girafe Genre Gentille Géante Total Position
Germaine   1     1       18      15     35     1
Geronimo   1     0[1]     10      18      0     -
Gertrude   0[2]   1        5       5      0     - 
Géraldine  1     1       16      12     30     2
Gervaise   1     1       10      10     22     3
[1] C'est un mâle. Éliminé ! [2] C'est une autruche déguisée. Éliminée !
Germaine est élue Miss Girafe 2016 ! Elle porte fièrement sa couronne de Miss à bicorne. Les enfants des écoles se pressent sur l’estrade dressée à sa hauteur (c’est elle la plus géante) et la caressent sans appréhension (c’est elle la plus gentille). Elle pose pour les selfies et signe des autographes avec sa langue bleue. Dépités, Geronimo, Géraldine et Gervaise cassent le morceau de sucre dans son dos et broutent sa double ration de fourrage.

Paul Sanson

Les chemins de la liberté


Dans la forêt, vivait tranquille
Un chimpanzé ; mais la ville
S'étendant, il a fallu déboiser.
Les engins ont tout rasé
Mais en épargnant les espèces protégées ;
L'animal a été confié
A une famille aisée
Qui voulait l'adopter.
Il s'est retrouvé dans une tour
Au vingtième étage, avec vue sur cour.
Il a été domestiqué ;
En bon élève discipliné,
Il a appris à arroser les fleurs,
Passer l'aspirateur
Et laver le linge.
Ayant bien travaillé,
Il a été payé,
Enfin... en monnaie de singe !
Alors, c'est décidé,
Une nuit, il va s'échapper par l'escalier
De secours pour aller se réfugier
Dans une autre forêt et retrouver... la Liberté.

— Gérard Miro

Mal élevé


Il est mal élevé
pense la dame au gros cou
à se faire appeler,
sans gêne devant nous.

Il répond en criant
et quelle langue est-ce qu’il parle ?
c’est vraiment énervant
et c’est même très grave.

J’arrive pas à taper !
répond-elle d’un coup
et se met à hurler
sur son jules un peu mou.

Mais faites donc quelque chose...
implore-t-elle des yeux.
Y’en a-t-il un qui ose ?
pense la jeune auprès d’eux.

Je me lève et j’y vais
(il n’a pas l’air de mordre)
Ça se passe assez vite
et tout revient dans l’ordre.

Sauf la dame au gros cou
qui poursuit sa dispute
et le mec un peu mou
qui lui donne la réplique.

L’étranger lui retorque
en parfait italien :
l’enfer c’est les autres,
surtout dans les trains.

— Eleonore Sur

Bactéries


- Mais si c'est logique ! Si vous deviez voyager hors de votre atmosphère que feriez-vous ?
- Je voyagerais dans un vaisseau avec une cabine pleine d'air...
- A la bonne pression ?
- Oui.
- Avec de l'eau et de la nourriture en quantité suffisante ?
- Oui, aussi.
- Et de quoi vous soigner ?
- Dans la mesure du possible, certainement.
- Et bien pour elles c'est la même chose !
- La même chose, la même chose, n'exagérez pas !
- Si ! Il leur faut un pH précis, un milieu aqueux, pour prélever les molécules pour vivre, et produire d'autres molécules, pour se reproduire, se soigner, et évacuer les déchets. Le reste c'est de la tuyauterie.
- Votre analogie ne tient pas.
- C'est parce que vous vous imaginez un rustre vaisseau spatial de cinéma.... Mais lorsque nous coloniserons l'espace nous le ferons dans des vaisseaux perfectionnés, la technologie cellulaire sera aussi notre choix, et permettra le recyclage et l'adaptation.
- Des bactéries intestinales découpant de l'ADN pour fabriquer les vaisseaux qui assurent leur survie hors de l'eau, c'est un délire Nestor !
- C'est vous qui portez des œillères, comme au temps de Copernic et Galilée....mais comme pour eux, l'avenir me donnera raison !

— Eleonore Sur

Les deux acolytes



La journée ensoleillée s'étiolait langoureusement. Le soir commençait à poindre son nez, quand Victor se décida enfin. Ayant paressé l'après-midi, sa sieste touchait à sa fin. Il mit toute son énergie à se mouvoir pour traverser le jardin, contournant la clôture, et se déplaçant en zigzag. Il y a vraiment beaucoup d'obstacles ici : piquets, pots de fleurs, une table, des chaises, bref tout un capharnaüm. Il progressait lentement comme un hérisson bien portant qu'il était. A un âge avancé, on se traîne un peu mais « qui va doucement va sûrement » se dit-il.
Soudain, au loin, dans le kiosque planté au cœur de la verdure, il entendit des voix. Que se passait-il là-bas ? Curieux, il s'arma de courage, pour rejoindre l'esplanade d'où fusaient des éclats de rire...


Il était presque parvenu à son but, quand soudain, il freina des quatre fers :
devant lui se dressait un animal avec un corps gris, une grande queue, qui se faufilait partout... un face à face silencieux s'instaura. Qui des deux allait attaquer ? Pschitt ! Pschitt ! Tenta Victor pensant effrayer Missy la petite souris. Rien n'y fit ! Attention, je fonce, je pique lui cria-t-il. Pensez donc, il en fallait bien plus pour la terroriser. Elle se campa devant lui et l'interpella : mon pauvre ami, tu es bien trop lent, tu ne risques pas de m'attraper. Moi, je file à toute vitesse, alors inutile de vouloir faire un concours de rapidité, tu es certain de perdre la course. Médusé du culot de la souris, Victor lui asséna : peut-être es-tu la rapide du Texas, mais bon moi j'ai d'autres atouts dissuasifs, et personne ne me cherche de noises. Ici, je suis l'ange gardien des jardins, et d'habitude, je chasse les importuns comme toi...

Miss souris fut un peu vexée par son aplomb, mais ne se démonta pas. Dis donc l'ami, ne te crois pas supérieur à moi. Regarde-toi. Tu ne vois pas que nous avons surtout un point commun ? Pourtant tu vois bien clair la nuit, mais là tu devrais chausser tes lunettes. Victor pouffa de rire. Tu parles, dit-il, j'avais compris tout de suite que nous étions faits du même bois, issus des mêmes essences.

La petite souris pointa son doigt en direction du kiosque : tiens, regarde toutes ces joyeuses têtes assises autour de la table. Que crois-tu qu'elles fassent ? Victor, muet, attendait la réponse. Eh bien, avec patience et application, elles nous plient, nous replient, nous déplient et nous collent des yeux, des oreilles... enfin, tu vois nous sommes bien vivants, grâce à toutes ces dames ! Remercions-les, car sinon nous n'aurions pu faire connaissance ! Oui rétorqua Victor, mais moi j'ai un sacré privilège lui répondit le hérisson : j'ai été conçu à deux mains, par un duo d'enfer ! Ah oui et lequel ? lui demanda la souris : eh bien, je suis l’œuvre de Jacqueline et Sylvie, se gaussa avec fierté Victor. Et c'est sur cette note finale, que cahin-caha, chacun reprit sa route et s'en alla vers d'autres horizons...

— Sylvie Brugeal

Parenthèse ludique dédiée à « Amis des Mots »

Le distributeur de compliments

Cliquer pour obtenir un compliment

Il y a des jours où tout va mal.
Premièrement  je me suis levé du pied gauche, un vendredi 13, ce n’est pas bon signe. Ma copine Lucie qui est extra lucide prétend que les mauvais augures sont auto-réalisateurs ; contrairement aux bons augures. Ça n’a pas manqué ! Une bouse de chien et même pas du pied gauche, l’ascenseur hors service, les résultats trimestriels en berne… la réunion qui n’en finit plus.
Denfert-Rochereau à 7h du soir c’est l’enfer sous terre, crevé, le moral dans les chaussettes, au bout du quai, prêt à sauter « tu ne vaux même pas les frais causés à la RATP si tu plonges » toutefois une pensée positive me requinque : je songe aux milliers de banlieusards harassés qui prendraient 2h de retard à cause de mon « incident voyageur ». Comme dit mon pote Michel, « le sentiment de vide n’est pas suffisant pour se jeter dans le vide ».
Il me faut absolument immédiatement un remontant. Le distributeur Selectivica, c’est la machine à joie : des boissons  gonflées à 2.5Kg, des denrées boostés au lactosérum, à la créatine, à la BA, des cafés exotiques à 92°C etc. Tout ça c’est fait pour le corps, or c’est mon âme qui fatigue. Heureusement cet automate enchanteur distribue aussi des compliments : 1€ le compliment élémentaire ; 2€ le compliment premium.
Evidemment il ne reste qu’une pièce d’1€. Allons-y pour un compliment élémentaire. J’appuie sur C13 (aie ! c’est 13), le carton tant désiré où sont gravées les délicieuses phrases qui font tant de bien aux egos dégondés, n’est pas tombé. Coup de pied (gauche) dans la zone réservée à cet effet, Plong ! Ah, enfin ! Voilà que je récupère une barre de complément alimentaire aux Oméga 3, acidulée et dégueulasse. Explication : j’ai tapé C12 au lieu de C13, damned !
Il y a des jours où tout va mal.

Paul Sanson


Autodafé à La Châtaigne


La fête de La Châtaigne bat son plein dans le soleil doré d’une belle après-midi d’automne et les fanfaronnades farcies aux canards. On déguste le boudin aux pommes et le boudin à la châtaigne, le tout arrosé du cidre frais qui dégouline du grand broyeur de pommes trônant sur la place.
L’exode rural a drainé la jeunesse du petit village de La Châtaigne (123 habitants) mais la mairie est revigorée par l’installation récente de « jeunes » ; des retraités cultureux de banlieue, nostalgiques de la ruralité, ouvertement en rupture avec les technologies prédatrices du moi intérieur… Elle a décidé de constituer la Commission Paritaire Participative Événementielle qui a proposé d’instituer une cérémonie intitulée « Autodafé à La Châtaigne ». Le terme « autodafé » a provoqué des débats longs, parfois aigres, en raison de ses connotations. La commission est arrivée à un consensus aux termes duquel a) aucun texte ne serait brûlé ; b) le broyeur de pommes serait l’instrument du supplice.
En fin d’après-midi, les villageois sont invités à se rapprocher du grand broyeur de pommes et chacun y jette un objet symbolique de la vie dévoyée à la ville : une tablette chinoise ; un smartphone coréen, des lunettes 3D, un pass navigo… Pendant les activités scolaires, les enfants ont peint sur des ballons d’hélium des personnages de dessins animés et de jeux vidéo aux couleurs criardes : Spiderman, Pokémons, Homer Simpson… La fanfare joue de la musique branchée : Electro, Hip-hop, Rap, Dub, Grind… En raison du terme a), les partitions ne sont pas jetées dans le broyeur mais un enregistrement live vivant est effectué sur une clé USB qui est écrabouillée.
Ce n’est pas du jus de pomme qui dégouline dans le baquet de bois ; c’est de la grenaille électronique. Quand il sera rempli, il s’envolera emporté par les ballons jusqu’aux cieux, aux cris de « Vive la pomme ! Vive le boudin ! Vie à La Châtaigne ! ».

— Paul Sanson
La fin du village, J-P Le Goff

Bon sang ne saurait mentir

Cliquer pour compter les doigts

La victime était assise, adossée au pied de la statue, tuée net d’une balle en plein cœur, par le petit luger échappé de sa main. Un suicide selon toutes apparences ; alors pourquoi le jeune baron de la Rochemolle avait-il un doigt de pierre enfoncé dans la bouche ?
– Je ne crois pas au hasard, dit Lucas qui croît au hasard, mais c’est facile à expliquer : la balle a traversé le baron et a heurté l’index droit de la statue qui s’est cassé puis est tombé pile dans sa bouche ouverte.
– Une chance sur mille milliards ! répliqua Janvier qui a les pieds sur terre. Hubert, le majordome, m’a dit que la statue est celle de la baronne Héloïse de la Rochemolle, noblesse d’empire, troisième du nom. Elle fut célèbre, d’abord pour sa beauté callipyge, mais aussi pour une particularité physique rare : elle a six doigts à la main gauche et six doigts au pied droit ; c’est vrai, vous pouvez compter. Hubert m’a affirmé « cette tare se transmet par les mâles vers les femelles : toute fille née d'un baron de la Rochemolle a un gros cul, six doigts à la main gauche et six doigts au pied droit ».
– Je ne crois pas aux coïncidences, dit Lucas qui croît aux coïncidences, mais Céleste, la vieille gouvernante qui a connu trois générations de Rochemolle, m’a dit que Diane, la sœur du baron, vient d’accoucher d’une fille. Elle s'appelle Esperanza car il parait que le vieux marquis Don Diego Marquez de Luna qu’ils ont marié à Diane pour pouvoir retaper le manoir « n’y arrivait plus ». Céleste a ajouté que Don Diego avait le visage noir de colère en sortant de la chambre de naissance car la petite a six doigts.
– C’est impossible ! M’écriais-je, car bon sang ne saurait mentir. Si Hubert dit vrai, il y a une erreur, ou bien… Seigneur quel scandale ! Convoquez immédiatement une réunion de famille dans le grand salon. Mon sixième sens me dit que ce sixième doigt est la clé du mystère.

Paul Sanson

Remake de la piscine

cliquer pour voir les pigeons
Une semaine que je planque depuis la tour du château qui domine le petit bled périgourdin de Bourdeilles. Perché, avec mes copains les pigeons je zieute le couple de retraités au bord de la piscine de la très discrète « hostellerie ». C’est pas vraiment une piscine, pas vraiment des retraités et je ne suis pas vraiment un paparazzi, au moins sur ce coup. Cette fois, mes photos ne finiront pas dans Voilà, Marie Patch ou Gaga ; c’est une commande juteuse pour Armand de Laène, le puissant vice sous-secrétaire de l’AAAA (Association des Amateurs d’Amour Absolu). Quant aux « clients » qui ont réservé sous le (faux) nom de Mr. et Mme Delong pour 3 jours 2 nuits, ce sont d’anciennes gloires du cinéma. Ils ne font plus le buzz mais ils aiment encore les rendez-vous secrets, ah les beaux jours !
Ils se sont connus en 69 alors qu’ils débutaient sur la « piscine » (3 jours 2 nuits de tournage), où de Laène était second assistant régisseur. Ce fut une passion simple, bizarrement platonique et muette. Contenue derrière les lunettes noires, elle a pourtant irradié les acteurs, ionisé l’eau de la piscine, brûlé la pellicule. Le jeune Armand, déjà détecteur amateur d’atomes crochus, rêvait en coulisses de romance par procuration. Mais voilà, il n’est rien arrivé. Ils sont retournés à leurs foyers, à leurs contrats et ont peu à peu drifté dans la rat race. Le hasard ne les réunit qu’une fois, brièvement, quand elle fut chargée de lui remettre le César pour « l’ensemble de son œuvre » ; c’était il y a un mois.
De Laène m’a prévenu « t’as intérêt à sous-exposer, ils vont cramer ta péloche ! ». Il a bien raison, leur bonheur illumine leur petit théâtre, paradis coloré perdu dans la grisaille. Chance ! A leur insu il y a trois spectateurs, un voyeur et deux pigeons, pour deux acteurs. Ils sont donc autorisés à jouer le dernier acte de la pièce de leur vie. Pas besoin de costumes ni de lunettes noires pour une passion simple devenue bonheur simple, 3 jours 2 nuits de bonheur simple.

Paul Sanson

La piscine

Mon trésor

Cliquer pour trouver la geisha
Il n'y a pas de chiens de faïence dans mon bazar étalé sur la table, mon trésor. Les chiens c’est nous, deux vieux chiens qui se regardent, depuis un bon moment déjà. Toi, tu n’as pas l’air de savoir quoi faire de toi. Moi, je saurais bien… Je peux encore servir ! Même si tu as l'air de me prendre pour une des vieilleries étalées sur la table.
Il y a mille brocantes que, sous le soleil ou la pluie, je m’ennuie sur ma chaise et je rêve à l’amour, à la belle vie. Alors je joue au loto, je mets le ticket dans mon corsage, je me fais mon petit cinéma et la vie va…
Forcément ça devait arriver. J’ai gagné. Beaucoup. Au diable les brocantes, les chalands nonchalants ! Bradé mon trésor étalé sur la table ! Adieu aux vieux beaux bizarres, aux amours imaginaires ! Oubliés mes rêves ! Bonjour les voyages, les croisières, les villes d’eaux ; autant dire la fatigue, la nausée, la solitude, le vide…
Alors j’ai acheté un diamant, le plus gros possible, et je l’ai caché dans mon trésor étalé sur la table. Où ? Peut-être devineras-tu, toi mon Trésor, que c’est dans la Geisha et que la Geisha c’est moi.

— Paul Sanson


Un moment de flottement


Dans ma tête Dave Brubeck déversait à tout casser le Blue Rondo à la Turk, aussi vite que moi dévalant comme un fou les marches du métro, montant quatre à quatre les escalators, bon Dieu d'bon Dieu encore, encore et me voici à trois pas d'une sortie sur la ligne quelle ligne je ne le savais plus. Soudain la sonnerie du téléphone. Allo ! C'est Suzy ça fait deux fois que j'appelle, si t’es en retard les Chinois vont annuler ! Je restai sans voix, j'étais foutu. Il faut que tu files, me dit-elle. J'ai couru comme dans un rêve le long des passages encombrés. Haletant, ma mallette à la main, je vacillais… ce pognon, je ne l'aurai pas volé. Pas de panique, j'ai reconnu le tapis roulant de la Gare Montparnasse.
J'y suis entré...
Le tapis était plein comme un œuf. Je flottais... je brûlais de fièvre. A côté, deux ou trois jazzmen faisaient le bœuf. Je voyais le long des murs illuminés de porcelaine défiler des palaces, le soleil, le ciel bleu... Dans ma main Suzy était là, elle me souriait et de nouveau le soleil a brillé. Dans un souffle elle m'a dit  Vient j'ai la voiture tout près d'ici. Les murs, les gens tournaient puis quelqu'un m'a saisi par le bras. Avec la mallette je l'ai frappé alors le coup de poing a claqué !
Me clouant sur place.
Oh Suzy, t'en fait pas Je te suis on y va les palaces, le soleil le ciel bleu toute la vie toute la vie...
— Paul Sanson
Marmelade sur A bout de souffle de Claude Nougaro.

Calor


Les couleurs, du latin calor, sont nommées ainsi, mon cher Nestor, parce qu'elles sont portées à leur perfection par la chaleur du soleil ! Et vous voudriez qu’elles le remplacent ? Absurde !
– Vous vous prenez pour Dieu ! Méfiez-vous !
– Comment vous y prendrez-vous ? Il faut un projet concret mon ami ! C’est bien beau les idées…
Nestor, avec un calme inébranlable, répondit à ces attaques, comme toujours, sans y répondre. Sur le ton d’un possédé et avec un rythme presque liturgique, il récita les étapes de sa proposition telles qu’elles étaient projetées sur le mur de la salle de conférence.
– Installer d’abord une cage, qui délimite une étendue, avec une porte ouverte. Installer ensuite quelque chose de simple, quelque chose de vivant, quelque chose qui grandisse avec le temps.
La salle de conférence était haute et froide. Les colonnes, dans le même style géométrique que le reste du ministère, étaient agencées avec une symétrie parfaite. Nestor poursuivit.
– Placer sous la cage mon condensateur qualien et le démarrer après la dernière seconde d’ensoleillement, lors du premier jour du dernier cycle avant l’irruption.
Les derniers mots faisaient frissonner l’assemblée. « L’irruption ». Ils étaient tous là à cause d’elle.
– Se cacher, sans rien dire, sans bouger. La vitesse de la condensation a été calculée avec exactitude par mon équipe. L’opération durera au total 1,618033 secondes.
C’est toujours avec ce type de données précises que Nestor avait su se frayer un chemin dans les comités ministériels ou les membres politiques se laissaient convaincre avant tout par ce qu’ils ne pouvaient comprendre.
La différence de potentiel devra être maintenue pendant tout le cycle solaire. Au bout de 11,2 ans, après la dernière seconde d’ensoleillement, nous relâcheront le dispositif, pour une nuit. Une seule nuit, tous les 11,2 ans, ou nous pourrons jouir de nouveau des couleurs. C’est le seul prix a payer pour mon générateur perpétuel d’énergie propre.
Il y avait un prix à payer. L’audience le savait. Celui d’un sacrifice d’ordre purement esthétique, pour ne pas dire poétique, semblait le plus léger d’entre ceux qu’ils avaient entendus cette semaine.
– Lors de la nuit du relâchement, la violence de la vivacité soudaine des couleurs et des contrastes sera atténuée par la pénombre nocturne. Il n’y a pas d’accidents à prévoir, conclut Nestor.
Le silence paraissait impossible à briser. Pourtant, une question surgit d’un coin indéterminé de la salle. Elle avait son importance.
- Quelle couleur choisirons-nous de garder ?
- Qu’entendez-vous par là ?
- Quelle couleur nous servira de support pour les étendues, les formes, dans la vie de tous les jours, pendant les 11,2 années ? Autrement nous risquons une déréalisation de l’espace sans la couleur !
- Nous prendrons la teinte la plus neutre de la couleur transparente.
- Excusez-moi, mais « transparent » n’est pas une couleur !
- C’est la couleur du vent et  de l’eau, rétorqua Nestor. Vous verrez. C’est une couleur qui ne fait pas de mal, elle est calme et sèche, elle est parfaite.

Il fait beau. Marie regarde par la fenêtre. Son regard est attiré par le bouquet monumental de la place carrée. Elle ne peut pas voir les couleurs, bien sûr, elle est née dans un siècle noir et blanc. Ce que Marie ne sait pas, c’est que c’est son grand-père Nestor qui en est l’agent.
Son fiancé lui tient la main en regardant dans la même direction qu‘elle, il fredonne un air plein de joie et d‘innocence. Parfois, les mots ne suffisent pas, il nous faut des notes…

— Eleonore Sur

Marilyn B

Cela fait longtemps que Marilyn est sur la pointe des pieds, le bras étiré au maximum. Elle lance ses petits doigts tous azimuts mais ils sont trop courts. Elle se tend encore une fois de tout son corps, de toutes ses forces… ses doigts ne font que la frôler. Elle abandonne, et se laisse glisser vers le bas de l’étagère, abattue, le menton vibrant, retenant une larme, vexée.
Je suis trop petite.  Et en plus, c’est surement interdit.
Tout est si différent chez Julie, les objets semblent magiques, habités, mystérieux.
Tout à coup Marilyn entend la maman de Julie qui entre par le jardin, rapide, habile, légère, comme une brise. Elle a son sourire radieux habituel. Marilyn se fige. Son désir est si grand que ses yeux la trahissent et elle regarde encore une dernière fois intensément la petite poupée en bois sur l’étagère. La maman de Julie saisit cet indice en plein vol et lui sourit encore un peu plus. Elle s’approche de Marilyn, l’envahissant de son parfum fleuri et de sa lumière.
– Tiens ! Tu peux jouer avec si tu veux !
Quelle fée ! Elle me comprend ! Et ça lui donne envie de pleurer complètement. C’est bête, mais qu’est-ce que j’ai ? Et elle se sent encore plus petite. Toute petite à côté de la maman de Julie. Elle est si gentille ! Comment a-t-elle fait pour deviner ? Quand je serais grande je serais comme elle.
La poupée s’ouvre sous la pression innocente des doigts de Marilyn. Au milieu. Dans son bidon. Comme une boite. Ou comme une bouteille à la mer. Et dedans… C’est trop mignon ! Il y a une poupée plus petite ! Et dedans : une autre encore. Et une autre. Marilyn ne sait pas pourquoi, elle ne comprend pas, mais ça la rend heureuse de peler les couches de cette poupée. Elle se dit que dans la grande il y a un tas de petites. Et même une toute petite, tout au milieu, au chaud.
Elles ont toutes la même tête, les mêmes yeux, avec plein de cils, bien peints. On dirait des images de livres ! Elles sentent la peinture, et les heures minutieuses d’un peintre penché sur elles. Ou bien est-ce une femme qui les a peintes ? Toutes pareilles. Identiques. Ça doit représenter du travail ! C’est magnifique ! Quelle patience, quelle minutie. Marilyn est touchée par ces détails. Ce sont des caresses sur chacune des poupées. Même la plus petite a tous les détails. Ils sont là. Tous. Quand la petite poupée va grandir, ses yeux et ses cils vont se gonfler comme les dessins sur un ballon d’anniversaire. On voit ce que ça donne sur la grande. Ce sera exactement comme ça.

Marilyn a grandi. Elle vend les lambeaux de son rêve de petite fille sur les marchés. A bas prix. Elle voudrait devenir une poupée. En bois. Immobile. Avec des yeux délicats qui ne peuvent voir personne.

— Eleonore Sur



La mariée coupée en deux

La mariée était coupée en deux. Sur la photo, elle portait son visage comme un masque, aussi figé que le masque de mort de la victime, gisant sur le lit derrière moi. En entrant dans la petite chambre, je l'ai contemplée longuement, pale et froide sur le plaid brodé d'argent. Elle était étendue dans son ample robe immaculée avec comme seule parure sur le cœur, une fleur écarlate au pistil orné d'émeraudes de saphirs et de rubis – le manche délicat d'une dague aiguë.
Le marié était absent – effacé dans l'ombre de la photo ? partout absent dans la chambre peut être même dans le château. Était-il parti le jour des noces, tel Ulysse pour un long voyage ou bêtement comme Jean-Pierre descendu acheter des cigarettes, la laissant seule sur la photo. Combien de temps Pénélope l'a t-elle attendu ? la photo fanée dit : trop longtemps.
Lucas était resté planté à la porte. Il murmura dans mon dos : on dirait la belle dame d'un conte, plongée dans le sommeil éternel. Janvier qui avait commencé à ouvrir les tiroirs ajouta plus prosaïque : la pièce est vide, pas de linge, pas d'objets, rien.
– Si répondis-je il y a cette photographie, c'est la clé du mystère.

— Paul Sanson


Sidération


L'été, le Château de la Rochefoucauld revit dans la cohue des touristes. Moi Le Photographe, ça m'énerve et ça me saoule. J'en suis sorti en mode zombie. Mon fidèle Leica à la main, j'ai dû errer dans la lumière calcaire des rues du bourg avant de me souvenir que je cherchais ma bagnole (une Simca 1000 de 63, celle avec les sièges en skaï rouge sang).
J'ai enfilé une courte venelle et soudain me voilà cloué, sidéré.
A mes pieds, l'ombre de la vieille ville déverse son goudron sur la plage. A l'horizon, le ciel a la couleur de la mer. Au zénith, le soleil brûle tout. Est-ce un tanker arrimé au lampadaire ? Est-ce un bunker échoué à la côte ? Que fait ce vaisseau spatial scotché dans la lumière ? Pas âme qui vive sur l'esplanade desséchée, pas un chat, pas une Simca.
Le silence est éternel, le temps est réfuté.

Paul Sanson
Hôpital de la Rochefoucauld

There are doors


Darling
I tried to say good-bye last night, but you wouldn't listen. I'm not a coward, really I'm not.
If it weren't for the doors I wouldn't tell you a thing―that would be the best way. You may see one, perhaps more than one, at least a little while. It will be closed all around. (They must be closed on all sides.) It may be a real door, or just something like a guy-wire supporting a phone pole, or an arch in a garden. Whatever it is, it will look significant.
Please read carefully. Please remember everything I'm saying. You must not go through.
If you go through before you realize it, don't turn around. If you do, it will be gone. Walk backward at once.
— Lara
PS:  You always put these on, don't you? At the end. At the end, I loved you. I really did. (Do.)
Lara Morgan's note left on the kitchen table to Green, in There are Doors by Gene Wolfe.